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ERREURS EN URGENCE
Agé de 64 ans, Charles dit ne jamais avoir eu de problème de santé sérieux. Ou-
tre une obésité (IMC à 34), il présente néanmoins une hypertension artérielle trai-
tée par lisinopril depuis une dizaine d’années. Un dimanche après-midi d’été, il a
une violente dispute de voisinage pour une histoire d’arbre non élagué qui l’em-
pêche de profiter du soleil en fin de journée. La dispute dure près d’une heure, le
ton monte et ce n’est qu’après l’intervention de son épouse, pour tenter de calmer
le jeu, que Charles rentre chez lui, non sans proférer des menaces de poursuites en
justice, etc. Dans l’heure qui suit, il se plaint d’une importante douleur abdominale
haute. Sa femme lui dit qu’il s’est tellement énervé qu’il va faire un ulcère ! Il prend
un peu de Maalox® pour tenter de soulager la douleur. Il se couche en prenant deux
Temesta® pour se calmer et bien dormir.
Malaise au saut du lit
Le lendemain, il se réveille vers 6 heures, avec toujours cette douleur abdominale
localisée essentiellement au niveau épigastrique. Au moment de se lever, il a un
malaise, il voit tout noir et retombe sur son lit. Son épouse se réveille en sursaut,
allume la lumière et constate que Charles est très pâle. Il n’a pas perdu connais-
sance, mais en essayant de se relever une seconde fois plus lentement, sa tête
tourne et il est obligé de se rasseoir. Son épouse est inquiète et téléphone au mé-
decin traitant qui propose de passer tout de suite, avant ses premières visites à do-
micile. Il trouve Charles extrêmement pâle, avec une tension artérielle mesurée à
9/6 en position assise, alors que d’habitude elle est de l’ordre de 14/7 sous trai-
tement. Un ECG est réalisé sur place qui montre une tachycardie sinusale à
110/min sans autre particularité, notamment pas de signes pouvant évoquer un
problème coronarien. L’épisode de la veille, qui est encore inscrit dans les mémoi-
res, est raconté au médecin qui évoque la possibilité d’un ulcère, d’autant qu’il
constate une douleur et une défense à la palpation épigastrique.
Examens urgents
Le malade est adressé en urgence pour une demande de gastroscopie. A l’arrivée
à l’hôpital, l’urgentiste trouve un patient, manifestement en état de choc, transpi-
rant, présentant des marbrures sur les membres inférieurs. L’urgentiste, qui redoute
une hémorragie digestive massive, pratique un toucher rectal, qui confirme ses crain-
tes en révélant la présence de méléna. Le choc hypovolémique est évidemment pris
en charge et plusieurs voies d’accès veineux placées pour permettre le ‘remplissage’.
Une gastroscopie est pratiquée en urgence, qui ne révèle aucun ulcère gastrique,
mais un saignement important au niveau du duodénum, qui rend l’exploration en-
doscopique compliquée. Le chirurgien digestif est contacté, qui fait réaliser un scan-
ner abdominal dans la foulée immédiate de l’endoscopie pour clarifier la situation.
Celui-ci montre un volumineux anévrisme de l’aorte abdominale fissuré, avec fistu-
lisation vers le duodénum. Cet anévrisme étant inconnu jusque là, on peut formu-
ler l’hypothèse que sa fissuration ait été favorisée par la dispute de la veille et la pous-
sée hypertensive qu’elle a dû entraîner. Charles sera opéré moins de deux heures
après son admission et une prothèse placée au niveau aortique.
Une situation conflictuelle
Une dispute entre voisins qui aurait pu mal se terminer.
Auteur :Dr E.Morlant, Bruxelles.
TEMPO MÉDICAL – FÉVRIER 2012 –
Dans l’heure qui suit
une violente dispute,
Charles se plaint
d’une importante
douleur
abdominale haute.
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